Bonheur au travail : utopie ou nécessité ?

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Le documentaire « Le bonheur au travail » réalisé par Martin MEISSONNIER sera présenté le 24 février à 20h40 sur ARTE. Nous avons eu le privilège d’être invités* à la projection du film en avant-première et de rencontrer le réalisateur à l’occasion des « journées du bonheur au travail » les 12, 13 et 14 février dernier**. Voici quelques idées que nous avons retenues.

 Le bonheur est la seule richesse qui se dédouble quand on la partage (Albert EINSTEIN)

cité par Laurence Vanhée lors des journées du bonheur au travail

Martin MEISSONNIER ne s’en cache pas. Quand un ami commun lui a fait rencontrer Isaac Getz il y a deux ans, il n’y a pas cru. Ces entreprises sans hiérarchie, ayant jeté aux orties contrôles et contraintes et où les salariés s’auto-organisent ne pouvaient pas perdurer longtemps dans la jungle du libéralisme économique, et encore moins être un sujet solide de reportage. Et puis il a visité POULT, CHRONO-Flex et bien d’autres … et son regard de réalisateur s’est mis à briller : et si, précisément, ces entreprises étaient des solutions à nos difficultés !

ma rencontre avec Martin MEYSSONIER, réalisateur du documentaire "Le bonheur au travail"

ma rencontre avec Martin Meissonnier, réalisateur du documentaire « Le bonheur au travail »

Martin MEISSONNIER nous présente aujourd’hui un pur documentaire, avec ce que cela implique de distanciation, d’équilibre et de rythme. Il a su éviter les pièges du prosélytisme, du didactisme et des lieux communs. Le film nous entraine à travers le monde à la rencontre d’acteurs d’entreprises dites libérées, ou qui l’ont été. Car nous ne sommes pas dans le monde des Bisounours et il y a aussi des échecs et des dérapages, voire des utilisations déviantes du concept à des fins bien éloignées de l’objectif affiché. La séquence sur la Silicon Valley est de ce point de vue édifiante ; les salles de sport et autres avantages proposés aux salariés pour s’assurer de leur fidélité ne font pas libération. Ce film est à voir et à méditer par tous ceux qui sont de près ou de loin concernés par l’entreprise et sa gouvernance.

 Le bonheur au travail relève d’attitudes managériale plutôt que d’actions couteuses

Sabrina Tanquerel, enseignante-chercheuse, lors d’une Table Ronde

Les dirigeants et salariés d’entreprises libérées, les chercheurs et universitaires qui ont apporté leurs témoignages et débattu lors des Tables Rondes se retrouvent sur quelques idées clés :

Il n’y a pas de modèle pour engager une démarche de libération

"Favoriser le bonheur dans l'entreprise : le travail du dirigeant. Animation Laurence Vanhée avec Frédéric Peduzzi, Frédéric Lippi, Nicolas Peltier, Michel Hervé, Thierry Gaillard

Favoriser le bonheur dans l’entreprise : le travail du dirigeant. Animation Laurence Vanhée avec F. Peduzzi, F. Lippi, N. Peltier, M. Hervé, T. Gaillard

Qu’il s’agisse de « construire des espaces où il fait bon vivre ensemble … (afin de) résoudre les problèmes quotidiens AVEC les gens plutôt que sans eux ou pour eux » (Frédéric Lippi) ou de « favoriser l’émergence de ce qui est commun » (Michel Hervé), il s’agit toujours d’une démarche singulière et collective où l’on avance en marchant. Jusqu’à ce que progressivement la relation au travail change, les énergies et les initiatives se libèrent et que chacun « fasse SON boulot et non plus celui que l’entreprise lui a confié » (Frédéric Peduzzi)

L’engagement sans réserves du dirigeant est incontournable

Les témoignages convergent avec force : s’engager dans une démarche de libération n’est pas naturel et encore moins spontané. Il faut un pilote convaincu, courageux et tenace dans l’avion. Le chemin par lequel nos dirigeants-témoins sont arrivés à cet engagement est intime et singulier. Un déclic lié souvent à un évènement professionnel ou personnel pour les uns, une longue maturation pour les autres. Et il faut du temps, reprendre tout à zéro puis « échec après échec, de petites lumières apparaissent, des petites initiatives qu’on a su ne pas bloquer émergent (Peduzzi).

Le vrai travail du dirigeant consiste à « créer les conditions pour que les gens travaillent bien » (Gaillard) et sa plus grande difficulté est de « faire de la place aux autres » (Peduzzi). Le dirigeant n’a aucune responsabilité sur le terrain mais il favorise l’émergence de ce qui est commun » (Gaillard). Une gouvernance qui fait dans la nuance – versus extrémisme – et qui vise l’adaptabilité et l’agilité à tous les niveaux.

L’impulsion du dirigeant est nécessaire, mais au-delà tout le monde tient la barre

Frédéric Lippi lors d’une Table Ronde

Ce n’est pas une question de foi mais de survie.

Le bonheur au travail n’est pas un objectif en soi pour l’entreprise ; il est le fruit de la construction collective d’un environnement nourricier fondé sur la confiance et l’autonomie. C’est un oxymore , nous précise Sabrina Tanquerel, dans la mesure où les concepts de bonheur et de travail apparaissent en contradiction dans l’inconscient collectif. Les sciences de gestion s’en sont emparée très récemment et préfèrent parler de bien-être au travail plutôt que bonheur. On sait mesurer le bien-être, précise Marie Holm, enseignante-chercheuse de la Chaire Mindfulness à Grenoble, alors que le bonheur est une notion subjective.

Le débat entre bien-être et bonheur reste ouvert mais il n’en demeure pas moins que les salariés d’aujourd’hui, et notamment la génération qui arrive sur le marché de l’emploi ne sont pas « manageables » de la même façon que les paysans analphabètes de la révolution industrielle, nous rappelle Isaac Getz dans le film. Les pratiques managériales héritées de l’OST – Organisation Scientifique du Travail – et du Fordisme – travail à la chaine – ne sont plus adaptées à l’environnement socio-économique du 21° siècle. « Le bonheur au travail est désormais une discipline nécessaire au même titre que la sécurité » affirme Frédéric Lippi, qui donne un avantage concurrentiel dans la mesure où l’on représente mieux son époque que les autres« .

Si vous voulez survivre, changez !

Michel Hervé à l’adresse de ceux qui « n’y croient pas » lors d’une Table Ronde

POUR TROIS PLEINS-TEMPS, LE QUATRIÈME GRATUIT !

Est-ce que ça marche ?

La réponse est oui si l’on en juge par les statistiques que publie Laurence Vanhée dans son livre « Happy RH » :

Les salariés des entreprises libérées sont 6 fois moins absents, 2 fois moins malades et 31% plus productifs ! Ce qui revient, toutes choses par ailleurs égales à dégager 25% du temps de travail par rapport à une entreprise classique pour faire autre chose, et notamment développer la créativité et de nouveaux produits / services. Michel Hervé le confirme : « nous travaillons avec 2800 intrapreneurs »

Quels sont les freins ?

On peut en effet s’étonner que toutes les entreprises ne se précipitent pas sur ce créneau qui marche si bien ! Beaucoup y pensent néanmoins qui demandent à visiter les « entreprises libérées » pour en comprendre le fonctionnement. Mais la démarche s’arrête souvent là. Car les freins classiques de la résistance au changement sont à l’œuvre ici aussi. Les participants aux débats en identifient trois principaux : L’ancrage des certitudes, la peur du changement et la pression sociale. Pour s’engager dans une démarche de libération, il faut beaucoup de courage et de clairvoyance à un dirigeant nourri à la mamelle du neotaylorisme, à une ligne hiérarchique baignant dans une culture de contrôle, à des syndicats pensant leur légitimité dans une logique d’affrontement et à des salariés déresponsabilisés par leurs hiérarchies depuis des générations, comme nous l’avons écrit dans un précédent billet.

Les syndicats mettent l’Homme au cœur de leurs discours et résistent aux démarches de libération d’entreprise. C’est un paradoxe

Carlos Verkaeren, lors d’une table ronde avec des syndicalistes

La seconde Table Ronde nous en a apporté une illustration, qui réunissait Carlos Verkaeren, le dirigeant de Poult, et des représentants de trois syndicats de salariés, la CFDT, la CGT et la CFTC. L’objectif était de connaitre le point de vue des syndicats sur ce type de gouvernance. Il est vite apparu que leur « boite à débat » ne contenait aucun élément de langage susceptible de répondre à la question posée. En fait, ils ont donné l’impression de découvrir le thème. Au-delà de la frustration ressentie et exprimée par la salle sur cette question importante, le fait est que les organisations syndicales ne se sont pas saisies de la question des entreprises libérées qui pourtant progressent de jour en jour. Néanmoins, Carlos Verkaeren a confirmé que le Dialogue social ne se dissolvait pas dans l’entreprise libérée et qu’il était indispensable d’avoir des interlocuteurs syndicaux représentatifs. C’est le cas chez Poult où la participation aux dernières élections professionnelles fut de 80%.

Et si l’avenir du syndicalisme et l’optimisation du Dialogue social passaient aussi par la libération des structures, des femmes et des hommes de l’entreprise !

* Nos vifs remerciements à notre confrère et complice Lionel MARCIALIS qui nous a ouvert la porte.

** Les Journées du Bonheur au travail étaient organisées par les Productions Campagne Première, la Gaité Lyrique et la Fabrique Spinoza

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10 commentaires : “Bonheur au travail : utopie ou nécessité ?”

  1. Jean-Philippe Déranlot

    24 février 2015

    Excellent billet Lionel – Et je m’empresse de confirmer le propos d’Izaac Getz « la génération qui arrive sur le marché de l’emploi ne sont pas « manageables » de la même façon que les paysans analphabètes de la révolution industrielle »

    Et cet extrait vidéo du 5 à 7 du conseil du 5 février 2015 (dont je suis le GO) en est la meilleure preuve ! (PI, le thème de ce 5 à 7 avec Aurélie Duthoit : Enjeux du Collaboratif au service de l’Entreprise 2.0)

  2. Bernard VEYS

    24 février 2015

    Merci pour ce bel article tout simple, lisible et « entendable » par tous.

  3. Bonheur au travail : utopie ou nécessit&...

    26 février 2015

    […] Le documentaire "Le bonheur au travail" réalisé par Martin MEISSONNIER sera présenté le 24 février à 20h40 sur ARTE. Nous avons eu le privilège d'être invités*  […]

  4. BUHAGAR Chantal

    26 février 2015

    J’ai suivi ce reportage avec grand intérêt, Lionel, car tu avais attiré notre attention sur son intérêt ; et j’ai tweeté en parallèle
    Mes tweets le plus RT ou repris, y compris par de nombreux tweetos qui ne me connaissent pas, sont révélateurs, je crois ; qqs ex :

    => Les postes de contrôle, supervision, gestion, qui asphyxient les salariés, se multiplient #BonheurAuTravail
    => #BonheurAuTravail Les employés ont-ils vraiment besoin de chefs ? Remettre en question ces croyances fort répandues !
    => Et notamment par les consultants et formateurs ! « Ds un groupe, il faut forcément un chef » répété au fil des livres et formations Mgt

    J’ose penser que ces idées synthétiques trouvaient un écho ds le « vécu » de bon nombre d’employés ;-)
    Une réflexion à poursuivre pour nous tous… et ton billet y contribue.

  5. TRICHET

    27 février 2015

    L’épanouissement de l’individu au travail passe par l’environnement dans lequel il évolue,oui, et ton billet Lionel nous le démontre encore avec force conviction et pertinence – ta patte :-) mais aussi par la forme qu’il va pouvoir/vouloir donner lui même à l’exercice de son activité et la forme des interactions qu’il choisira de mettre en place avec cet environnement.
    Cette volonté de libérer les entreprises de leurs propres schémas contraignants et contrariants trouve son écho dans un mouvement qui prend de l’ampleur en France comme en Europe, celui des travailleurs qui se libèrent d’eux mêmes en adoptant de nouvelles formes de travail.
    Si l’entreprise ne me/se libère pas, alors libérons nous nous-même semble le nouveau leitmotiv des actifs (travailleurs est un peu réducteur) de ce début du XXIéme siècle.
    Cette vision, certes au départ plus individualiste, bouleverse le monde du travail. Diversification des contrats, personnalisation des conditions de travail, porosité croissante entre vie privée et vie professionnelle, essor du travail indépendant : le modèle unique fondé sur le CDI et la relation de subordination est devenu caduque. Demain l’emploi sera fragmenté, individualisé, à la carte, moins subordonné et plus collaboratif.

    Mercredi dernier à Bruxelles, le Forum Européen des Professionnels Indépendants tenait table ouvert sur ce sujet : « La contribution des nouvelles formes de travail au dynamisme du marché du travail de l’UE ».
    Notre invité Denis Pennel d’Eurociett y animait une table ronde autour de la question « dans la relation à l’emploi, l’atypique ne serait-il pas en passe de devenir la normalité ? »
    Et pour aller plus loin, un petit complément ici https://lanouvellerealitedutravail.wordpress.com/2014/10/29/le-management-2-0-sera-t-il-socialement-responsable/

  6. Lionel Soubeyran

    27 février 2015

    Merci @Chantal et @Gilles de votre toujours érudite fidélité.

    Oui Gilles, cette difficulté à faire évoluer nos modèles sociaux en France est probablement le revers de la médaille de notre histoire syndicale qui a tant fait au 19° et 20° siècle pour « libérer » les travailleurs d’un autre type de contraintes. Dans l’inconscient collectif, y compris celui des Pouvoirs public, le travail et le Dialogue social ne se conçoit que dans une relation Employeur-salariés. L’extension récente du Dialogue social aux Professions Libérales, aux agriculteurs et à l’ESS ne concerne que les structures employeurs. Les travailleurs indépendants non salariés (TNS) n’ont toujours pas voix au chapitre sur des débats qui impactent pourtant leur exercice professionnel. Mais je m’emporte ; c’est là un autre débat. Sans doute un soupçon de nostalgie :-)

  7. Jean-Philippe Déranlot

    27 février 2015

    Sachez que les travailleurs indépendants non salariés (TNS) ne sont pris en compte par aucune chambre consulaire. Pire, l’ACFCI (Assemblée des Chambres Françaises de Commerce et d’Industrie : l’établissement national fédérateur et animateur des Chambres de Commerce et d’Industrie) nous considère comme des « électrons libres » qu’il faut « faire rentrer dans le rang ».

    J’en profite pour vous informer que différentes associations d’entrepreneurs* (toutes professions confondues) organisent un rassemblement le lundi 9 mars à Paris (Luxembourg) http://www.sauvonsnosentreprises.fr/ …. au plaisir de vous y retrouver avec nos pancartes « Je suis TNS »

    * BREIZH TPE (coopté par les bonnets rouges !), Sauvons Nos Entreprises, Les Citrons, Les Déplumés, Coiffure en danger, Association Solidaire des Chauffeurs Indépendants, Les Pendus, Les Tondus », etc.

  8. LAURENT

    27 février 2015

    Le bonheur au travail c’est gérer avec la tête et mener avec le cœur.Un des besoins les plus importants de l’être humain est le besoin d’être apprécié et compris.
    Enrichir la relation implique de rehausser le leadership.
    Le secret de l’efficacité personnelle est la concentration vers l’objectif. Et l’art de faire « arriver » les choses consiste à savoir quelles sont celles que l’on peut négliger.Par exemple en se débarrassant des méthodes démodées de penser et surtout de donner à ses collaborateurs le droit de prendre librement des risques et d’échouer.

  9. Thierry Frouin

    27 février 2015

    Merci pour cette excellente synthèse.

  10. Meissonnier Martin

    11 décembre 2015

    Merci pour ce papier clair qui ne trahit pas mes propos. Bonne continuation

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