La chenille technocrate et le papillon libéré

D’un point de vue économique au moins, l’autonomie et la confiance paraissent plus efficientes que le contrôle et la contrainte. Les entreprises libérées traversent mieux les turbulences socio-économiques actuelles et affichent de meilleurs indicateurs financiers nous disent leurs dirigeants. Ce ne seraient donc pas les contraintes externes, identiques pour tous, qui détermineraient l’équilibre du système « entreprise », mais la nature de ses procédures d’auto-régulation interne.

« La métamorphose est une catastrophe du point de vue de la chenille, mais la condition de la liberté pour le papillon »

Francisco Varela, neurobiologiste et philosophe

évolution de la chenille au papillon

métamorphose de la chenille en papillon

A partir du modèle homéostasique décrit par Claude Bernard, Francisco Varela a élaboré le modèle autopoïétique qui le complète et l’enrichit. Claude Bernard avait mis en évidence la capacité d’un système à conserver son équilibre de fonctionnement en dépit des contraintes qui lui sont extérieures. Varela démontre en outre que les contraintes de l’extérieur ne fonctionnent pas comme des commandes sur le système mais que les caractéristiques auto-régulatrices sont en totalité internes.

Humberto Maturana, maitre de Varela, rajoute « quelque chose de fondamental (en précisant) la distinction, dans un système, de ce qui est invariant et de ce qui change (…) Si la structure du système change avec maintien de l’organisation, le système reste le même. C‘est cela que nous reconnaissons lorsque nous disons à quelqu’un « vous avez vieilli ces 20 dernières années … Lorsque la structure change et que l’organisation du système n’est pas conservée, alors le système se désintègre ».

Rien n’atteste qu’une loi régissant un organisme vivant, même observé comme un système ouvert, se vérifie pour une entreprise. Considérons-la néanmoins comme une métaphore propre à aiguillonner notre réflexion

1 – Métamorphose n’est pas mort

Chacun conviendra que la chenille et le papillon qui en est issu sont deux formes d’une seule et même entité vivante. Une entreprise qui s’engage dans une « campagne de libération » n’a vocation à perdre ni son âme ni son identité. En d’autres termes, il ne s’agit pas de construire une nouvelle entreprise sur les ruines de l’ancienne mais bien de la transformer à partir de ses propres ressources.

Pour autant, le risque de désintégration est réel si la pérennité des invariants n’est pas respectée.

2 – Les représentations des acteurs qui doivent évoluer

Nous sommes libres dans la limite de nos conditionnements. Du point de vue de la chenille, l’horizon restreint de la feuille qu’elle dévore est la normalité et la métamorphose, sa mort. De vivre la vie du papillon qu’elle voit voler au dessus d’elle lui paraîtrait inimaginable si elle était douée de conscience et de capacité d’anticipation, et elle mettrait probablement toutes ses forces à résister à ce changement. Pour s’engager dans une campagne de libération, il faut beaucoup de courage et de clairvoyance à un dirigeant nourri à la mamelle du neotaylorisme, à une ligne hiérarchique baignant dans une culture de contrôle, à des syndicats pensant leur légitimité dans une logique d’affrontement et à des salariés déresponsabilisés par leurs hiérarchies depuis des générations.

C’est sans doute pourquoi le développement de ces nouvelles gouvernances est si lent nonobstant des résultats avérés.

3 – C’est une révolution plus qu’une évolution

La métamorphose est une transformation rapide de la structure de l’organisation, qui n’est pas sans risque pour sa pérennité. Isaac Getz a observé que tous les dirigeants qui ont entrainé leur entreprise dans l’aventure de la libération ont commencé par « démanteler les symboles et pratiques qui empêchaient les salariés de se sentir intrinsèquement égaux »[2] – telles les places de parking réservées ou la salle à manger des cadres – avant de poser un acte fondateur identifié, consistant à rendre public auprès des salariés leur vision et les valeurs qui la sous-tendent. Enfin, ils ont créé un environnement « nourricier », et ont veillé à faire respecter sans faille les règles de base. Il y a clairement un avant et un après.


conclusion conférence d’Isaac Getz aux automnales SYCFI, novembre 2013
suivi du témoignage d’Alexandre GÉRARD, dirigeant d’INNOV-on
La problématique du leader qui s’engage dans une campagne de libération n’est donc pas de convaincre, mais de créer les conditions favorables pour que chacun s’approprie la vision proposée.

Pour illustration, visionnez ci-dessus le témoignage d’Alexandre Gérard, qui nous explique pourquoi et comment il a engagé avec succès son entreprise, INNOV-ON, dans une campagne de libération d’entreprise.

Avez-vous d’autres témoignages qui corroborent ou contredisent ces réflexions ?

26 mai 2014

[2] I. Guetz & B.M. Carney, liberté et cie, 2013, Flammarion, Paris, pages 373, 374

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11 commentaires : “La chenille technocrate et le papillon libéré”

  1. Merci Lionel pour cette excellente analogie de la chenille et du papillon. Pour connaître, comme toi, quelques-unes des entreprises qui sont devenues des papillons (FAVI, inov-On et LIPPI), il faut aussi constater qu’une conséquence de cette évolution est que – dans ces entreprises – les salariés sont heureux au travail.

    Et si besoin, pour convaincre les lecteurs de ton billet, je les invite à voir cet extrait de l’intervention de Julien Leclercq http://youtu.be/m9ZgtKZCPiE?t=10m30s (faite dans le cadre de la présentation de son livre : « chronique d’un Salaud de patron »)

  2. La chenille technocrate et le papillon lib&eacu...

    27 mai 2014

    […] D’un point de vue économique au moins, l’autonomie et la confiance paraissent plus efficientes que le contrôle et la contrainte. Les entreprises libérées traversent mieux les turbulences socio-économiques actuelles et affichent de meilleurs indicateurs financiers nous disent leurs dirigeants. Ce ne serait donc pas les contraintes externes, identiques pour tous, qui détermineraient l’équilibre du système « entreprise », mais la nature de ses procédures d’auto-régulation interne.  […]

  3. Bernard Rohmer

    28 mai 2014

    Excellente analogie en effet et thème du dernier Global Forum SOL la semaine dernière. La métamorphose est en route et elle fait encore peur aux tenants du pouvoir et de « l’ancien régime » qui s’accrochent à un monde qui est en train de basculer. Le bonheur au travail, un concept qui aurait fait sourire il y a 10 ans, devient un leitmotiv pour de plus en plus d’entreprises et d’organisations, même du CAC 40. La conscience est là et nous sommes un certain nombre à vouloir et pouvoir soutenir et accompagner cette métamorphose. Lionel en est.
    Bernard Rohmer
    MOM 21

  4. La chenille technocrate et le papillon lib&eacu...

    28 mai 2014

    […] La métamorphose est une catastrophe vue par la chenille, mais la condition de la liberté pour le papillon. Il en est de même pour l'évolution de l'entreprise  […]

  5. S. Cattier

    28 mai 2014

    Très juste analogie. Je n’ai pas encore croisé en vrai sur ma route un patron qui souhaitait passer le pas. Mais accompagnant le changement organisationnel depuis plus de 15 ans, il y a longtemps que j’ai compris que pour faire changer une organisation, il faut commencer par mettre en valeur ce qui ne va pas changer : l’âme, l’identité de l’organisation, et sur un plan plus individuel le savoir être et les compétences qui vont perdurer.Car c’est sur ces éléments que les personnes peuvent re-construire et co-construire un système qui leur ressemble.

  6. ton article est un sujet d’actualité sur le Monde.fr du 27 mai :
    L’ « entreprise libérée » fait des émules en France

    Accessoirement, le chef d’entreprise cité dans cet article comme modèle de référence (cf. Alexandre Gérard, Chrono Flex) est le témoin de la conférence des automnales SYCFI 2013 (http://www.sycfi.org) qui est dans la vidéo de ton article ; témoin coopté par Isaac Getz lui-même.
    Il faut suggérer aux lecteurs du Monde.fr de s’abonner à ton blog ;-)

  7. Lionel Soubeyran

    30 mai 2014

    Quelques mails directs et autres post sur d’autres blogs (merci à ceux qui ont relayé) laissent apparaitre du scepticisme sur le succès de ces nouvelles gouvernances investies sur l’humain auprès des entreprises classiques. Ils ont raison … aujourd’hui ! Une entreprise libérée n’est pas une annexe des Bizounours. Et les dirigeants que j’ai pu rencontrer ou entendre m’ont paru avoir les pieds bien sur terre, notamment au niveau économique. C’est précisément parce qu’ils obtiennent de meilleurs résultats et qu’ils traversent mieux la crise que des entreprises de management plus « classiques » s’y intéressent. Voir plongent (cf le post ci-dessus de Jean-Philippe)… La difficulté est qu’il n’y a pas de modèle – juste qques invariants. Chacun doit créer sa propre formule et mettre en oeuvre ses conditions de réussite. Nous suggérons en amont de l’accompagnement d’un candidat à la libération un diag de faisabilité. Peu, de ma modeste expérience, franchissent ce cap. Mauvais plan pour les Consultants :-) Bien cordialement »

  8. F. Jaouën

    2 juin 2014

    Tout ce que j’ai pu lire dans cet article est très juste, y compris le scepticisme des spectateurs d’une telle démarche.
    Trop souvent, on néglige le facteur temps dans un tel processus. L’autre jour en flânant dans le jardin des Tuileries, je suis passé devant le monument à la mémoire de Waldeck-Rousseau : « Nous avons choisi la liberté. Faisons lui confiance: avant de devenir sage, il faut avoir été longtemps libre. Le législateur a fait son devoir, le temps fera son oeuvre ».
    On se situe exactement dans cette logique de l’entrepreneur qui ouvre son entreprise à cette nouvelle culture. N’est-ce pas ?

  9. Lionel Soubeyran

    2 juin 2014

    Citation tout à fait en phase en effet avec l’esprit qui nous anime. Merci @Fabrice de l’avoir partagé.

  10. Michel Henric-Coll

    3 juin 2014

    Merci de cet excellent article.

  11. Françoise GADOT

    27 mai 2015

    Merci Jean-philippe, Lionel et Bernard : votre leadership, votre énergie et votre bienveillance ouvrent toujours un horizon aussi riche et prometteur.
    Françoise Gadot

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